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L’ère de l’isolement

L’ère de l’isolement
par Dostoïevski

Un texte inspirant et prophétique de Dostoïevski… Dans sa jeunesse, alors qu’il venait d’emprunter la voie monastique, le père Zossima rencontra un mystérieux visiteur avec qui il eut de nombreux entretiens qui le marquèrent profondément.

– Chacun de nous, reprit le visiteur, porte un paradis enfoui dans son âme. Il est en moi également, bien que caché. Il me suffirait de le vouloir pour le faire surgir dès aujourd’hui et le garder toute ma vie.
Il parlait avec une sorte de ferveur et, dans son regard posé sur moi, je perçus comme une interrogation mystérieuse.
– Il est parfaitement exact, poursuivit-il, que chaque homme est coupable de tout et envers tous, sans parler même de ses propres péchés. C’est là une grande vérité que vous avez formulée, et je ne puis que m’étonner de ce que vous ayez su la trouver d’emblée dans sa plénitude. Il est bien certain que le jour où l’humanité l’aura comprise, le Royaume des Cieux sera la réalité et non pas seulement un rêve.
– Quand cela arrivera-t-il, m’écriai-je avec amertume, et ce jour-là viendra-t-il jamais ? Ne s’agirait-il pas d’une vaine espérance ?
-Vous n’y croyez donc pas ? Vous prêchez la vérité et vous vous laissez aller au doute ! Sachez que cette espérance, comme vous l’appelez, se réalisera certainement. Soyez-en sûr ! Toutefois, ce n’est pas pour aujourd’hui, car toute action a sa place dans le temps en vertu de lois rigoureuses.
Il faut une transformation psychologique et morale de l’humanité. Le monde ne pourra être changé que si les hommes acquièrent une mentalité différente et s’orientent dans une voie nouvelle. Il n’y aura pas de fraternité sur la terre aussi longtemps que les hommes ne se sentiront pas réellement frères. Jamais les hommes ne parviendront à partager avec justice leurs richesses en ne s’inspirant que de la science ou de leurs intérêts. Chacun trouvera sa part trop petite, l’envie et la rancune régneront, poussant les hommes à s’exterminer les uns les autres.
Vous me demandez quand le Royaume des Cieux sera réalisé sur la terre. Je vous réponds que cela sera un jour, mais pas avant que n’ait pris fin l’ère de l’isolement.
– De quel isolement parlez-vous ?
– De l’isolement dans lequel vivent les hommes, en notre siècle tout particulièrement, et qui se manifeste dans tous les domaines. Ce règne-là n’a pas encore pris fin et il n’a même pas atteint son apogée.1 A l’heure actuelle, chacun s’efforce de goûter la plénitude de la vie en s’éloignant de ses semblables et en recherchant son bonheur individuel. Mais ces efforts, loin d’aboutir une plénitude de vie, ne mènent qu’a l’anéantissement total de l’âme, à une sorte de suicide moral par un isolement étouffant.
A notre époque, la société s’est décomposée en individus, qui vivent chacun dans leur tanière comme des bêtes, se fuient les uns les autres et ne songent qu’à se cacher mutuellement leurs richesses. Ils en viennent ainsi à se détester et à se rendre détestables eux-mêmes. L’homme amasse des biens dans la solitude et se réjouit de la puissance qu’il croit acquérir, se disant que ses jours sont désormais assurés. Il ne voit pas, l’insensé, que plus il en amasse et plus il s’enlise dans une impuissance mortelle. Il s’habitue en effet à ne compter que sur lui- même, ne croit plus à l’entraide, oublie, dans sa solitude, les vraies lois de l’humanité, et en vient finalement à trembler chaque jour pour son argent, dont la perte le priverait désormais de tout. Les hommes ont tout à fait perdu de vue, de nos jours, que la vraie sécurité de la vie ne s’obtient pas dans la solitude, mais dans l’union des efforts et dans la coordination des actions individuelles.
Ce règne terrible de la solitude prendra forcément fin un jour, et les hommes comprendront tout à coup à quel point elle est contraire à leur vraie nature. Un esprit nouveau soufflera alors sur le monde, et l’humanité s’étonnera d’avoir pu vivre si longtemps dans les ténèbres de l’erreur, sans voir la lumière. Alors le Signe du Fils de l’Homme apparaîtra aux Cieux… Il importe, néanmoins, de veiller, d’ici là, sur Son étendard, et de s’efforcer, ne fût-ce que par l’exemple individuel, de tirer l’âme de sa solitude en cultivant l’amour fraternel, sans craindre de passer pour un imbécile. Il ne faut pas laisser mourir cette grande espérance…

Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Livre sixième

Merci à l’anonyme qui a trouvé cette perle 🙂 et l’a publié sur https://fraternite-covid19.fr/?s-inspirer

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